Annexe: Brève biographie du P. Kurt Hruby, par le P. Alexandre Abraham Winogradsky

Texte repris de l’article du Père Alexandre Abraham Winogradsky, intitulé « L’abbé Kurt Hruby – 15 ans », sur le Blog Abbaa, du 10 septembre 2007.

[…]

Il me paraît important de marquer le 15ème anniversaire de la mort du P. Kurt Hruby, prêtre autrichien né le 27 mai 1921 à Krems, en Basse-Autriche. Sa mère était issue d’une lignée connue de rabbins, dont Mordechai ben Abraham Benet (Markus Benedict).

[…]

En novembre 1938 – il y a presque 70 ans -, le jeune Kurt Hruby quittait à pied l’Autriche. Sa mère appartenait à une vieille famille juive et pieuse où il passa ses premières années et acquit un sens inné de la foi des ancêtres. Il fut chrétien par son père, violoniste viennois non-croyant, dont la famille fut liée à l’une des autorités les plus importantes du régime hitlérien en Autriche. Le Père Hruby en arrivait à expliquer, avec un sourire et en yiddish (il parlait un français parfait avec une pointe d’accent autrichien, mais nous ne parlions que le yiddish), comment ses parents avaient divorcé par amour, c’est-à-dire contraints par les lois raciales votées en Autriche durant la période nazie. Il fréquenta le lycée de la vallée Sankt Gall, en territoire suisse, lequel fut investi par les Nazis au moment de l’Anschluss, contraignant l’enfant à partir pour la Palestine. Il y fut tout d’abord membre du kibboutz religieux Sdeh Eliyahu, près du Jourdain. Il s’orienta ensuite vers des cours de Talmud à Jérusalem et eut comme professeur Martin Buber, à l’Université Hébraïque de Jérusalem. Durant toutes ces années de la guerre, il habita en Eretz Israel, travaillant comme correspondant de l’Agence France-Presse (alors « Agence Havas ») et aussi comme restaurateur, en d’autres occasions. Mes enfants ont gardé le souvenir de ses gâteaux, mais il avait l’hospitalité chaleureuse de ces juiveries austro-hongroises, où le manger rime avec bonté et Présence divine. Cela reste encore vrai pour cette frénésie de nourrir les habitants en Israël, l’essence du « okhel » – אוכל.

Au cours de ces années de Guerre mondiale, alors que sa famille juive disparaissait sous le joug nazi, il apprit la profondeur de l’existence juive traditionnelle et sa cohérence interne, spécifique. Il sut alors nouer des contacts précieux avec le monde juif, mais aussi au sein de la communauté arabe, en particulier grecque-melkite et autre. Il est peut-être utile de rappeler aujourd’hui le 25ème anniversaire de son décès car […] il vécut en profondeur le sens d’une Europe sans frontières, dépassant de loin l’horizon des nationalités propres et des différences rituelles ou théologiques acquises au cours de siècles de conquêtes, sans que l’Europe ait appris à se limiter.

Le développement de sa vie ressemble à un miroir paradoxal. Il avait découvert le monde de l’étude traditionnelle juive, dispensée dans les yeshivot qu’il a fréquentées à Jérusalem. Un aspect fondamental, car le précepte du « larnen – לערנען – étude » prime sur toute prétention de connaître le judaïsme avec quelque gouttes de citations vagues et en seconde main. Le judaïsme authentique implique une connaissance et une manducation intime de la Tradition qui ne peut s’acquérir en quelques discussions, voire durant des années de cours. Mais Kurt Hruby ne pouvait non plus esquiver une réflexion en profondeur sur les événements qui se produisaient en Europe nazie, et dont nous continuons, d’une certaine façon, de vivre en ce temps tragique d’apostasie chrétienne et du Christ ressuscité. C’est un élément important de la réflexion à mener sans jugement, pour autant que cela soit possible, comme une forme indescriptible de pardon humain. Kurt Hruby aurait pu rester en Israël, y compris sans doute après 1948. Il fut aussi un fils attentionné qui accompagna sa mère après la guerre en Autriche. Mais, il y avait plus. Il avait aussi découvert, en Terre Sainte, le christianisme, et considéra comme un fait, un appel à consacrer sa vie à une sorte de reconnaissance du fait juif par l’Église. Il ne faut surtout pas se payer de mots à cet égard. Ce serait très illusoire et dangereux. Comme je l’ai toujours entendu dire, et j’ai fait miennes ses paroles: « Il faudra des siècles pour réparer des siècles » d’ignorance, de haine, de mépris entre le christianisme et le judaïsme. Il serait gravement illusoire de croire que le Deuxième Concile du Vatican, qui s’acheva en 1965, remédie en quoi que ce soit à la distance extravagante qui sépare le judaïsme du christianisme. Nous sommes à des millions d’années-lumière de distance, si l’on peut se permettre une telle comparaison. Il ne faut ni rêver ni croire que des textes publiés ces dernières décennies soient des pas qui changent des comportements, attitudes, paroles. Le chemin est pris. La voie peut s’ouvrir, mais nous sommes devant une porte exiguë, très étroitement entrouverte. À cet égard, l’abbé Hruby a vraiment fait le sacrifice de sa vie. Il fut conscient qu’en voulant devenir prêtre catholique romain en Europe, il devait faire le choix non seulement de renoncer à fonder une famille. Il dut coexister dans un milieu terriblement marqué par un antijudaïsme viscéral dont il était à même de comprendre le mécanisme païen interne. Cette dimension est rarement prise en compte dans le rêve angélique des relations judéo-chrétiennes, qui restent encore un territoire théologique vierge au niveau du dialogue. Ce dialogue prend des allures d’ignorance réciproque gravissime pour la foi chrétienne orientale malgré des proximités envers le judaïsme, plus fortes peut-être qu’en Occident.

Kurt Hruby se rendit un temps à Feldkirch, puis, en 1949, il commença ses études théologiques en vue de la prêtrise à l’Université de Louvain, en Belgique. Ce ne fut pas évident. Il bénéficia du soutien de l’archevêque de Liège, mais eut du mal à trouver sa place dans l’Église. En 1953, il commença à travailler en liaison avec les Sœurs de Sion ; puis ce furent l’Institut orthodoxe Saint-Serge et le Pontificium Institutum Biblicum à Rome. Il fut officiellement nommé professeur de Judaïsme à l’Institut Catholique, en 1960, puis à l’Institut Oecumenique, en 1965. En 1968, sa rencontre avec Robert Brunner, qui dirigeait alors la « Schweizerische Evangelische Judenmission » [Mission évangélique suisse pour les Juifs], lui permit de vivre principalement à Zürich en développant la « Stiftung fuer Kirche und Judentum » [Fondation pour l’Église et le Judaïsme]. Le Père Hruby travailla ainsi à cette reconnaissance du peuple juif par l’Église catholique romaine sur la base des traditions propres [à chacune des deux confessions de foi].

Il est essentiel de saisir cet élément. Les bonnes volontés n’y font rien. Du moins, il faut des êtres qui soient prêts à frayer un chemin de reconnaissance du fait juif comme cohérent et pertinent et sans antagonisme avec le christianisme. Le Père Hruby avait compris que cette tâche n’est possible qu’au sein-même de la tradition chrétienne. Et ne peut donc être imposée de l’extérieur ni réfléchie comme un élément qui ferait abstraction de l’histoire et de ses drames. Après son ordination, le Père Hruby, exerça son ministère à la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, assurant une direction spirituelle sensible, en phase avec les développements ultérieurs du diocèse. Mais il appartenait avant tout à un large monde d’expression germanique, et il eut une vaste correspondance avec des fidèles vivant en Israël, en Europe et aux États-Unis. Il fut vraiment, avec réalisme et sans être dupe, un « mentsch – מענטש ». Un homme de vraie bonté. Le mot est aujourd’hui galvaudé dans les recherches matrimoniales en direct sur internet, ou bien chez certains non-Juifs qui se languissent de ne pas appartenir à l’univers mosaïque. Ceci fut aussi le cas de Saint Ignace de Loyola.

Son ministère l’appela à être le premier responsable, en France, du Comité épiscopal catholique pour les relations avec le judaïsme. Il écrivit un nombre appréciable d’articles et de cours – malheureusement dispersés -, il participa à la « New Catholic Encyclopedia » et au « Dictionnaire des Religions« . Il écrivit aussi sur le véritable sens de la Kabbale et sur la tradition de Rabbi Luria de Safed. Il fut aussi un homme de grande charité, juive et chrétienne. Il n’a jamais fermé sa porte aux prêtres d’origine juive qui avaient quitté le ministère et l’Église, souvent après l’époque de la Shoah. Aujourd’hui, cet aspect pourrait paraitre peu glorieux. Il est fondamental. À Jérusalem et en Israël, nous croisons de ces fidèles, qui furent parfois des chrétiens convaincus, rattrapés par l’enseignement du mépris et incapables de rompre franchement avec le christianisme. Il y a un devoir de compassion dont le Père Hruby a toujours su témoigner. Il a aussi développé des liens avec les Églises melkites car, lorsque il était en Israël, il avait mesuré l’importance de la présence arabe au sein du Moyen-Orient et des Églises, tout comme aussi, à terme, au sein d’un État hébreu dans lequel il a peu habité.

Nous avions fait connaissance alors qu’il était chargé de lire et de donner son avis sur ma traduction en yiddish des Divines Liturgies. En le rencontrant, j’ignorais qu’il avait cette « charge ». Nous étions bien d’accord sur le fait que la liturgie en yiddish relevait davantage d’un mémorial, un travail qui rendait hommage à des populations juives censées avoir définitivement disparu et dont la langue serait en voie d’extinction. Ce n’est nullement ce à quoi j’assiste en Israël. Il y a un renouveau. Mais il a encore davantage. L’abbé Hruby (abbé fut très souvent son titre, sans doute par proximité avec l’hébreu [Abba = père]) était tout à fait d’accord avec l’intuition qui m’avait conduit à « prier en yiddish dans l’Église ». Cette langue maternelle (« mame-lush’n – מאמע-לשון ») exprime en profondeur ce que le Curé d’Ars appelait « avoir le cœur liquide ».

[…]

Mais le Père Hruby a fait aussi autre chose, même si, me semble-t-il, cela eut lieu tardivement […]. Dans la ligne de l’esprit de « réparation » qui l’animait, il traduisit du yiddish certains textes du Rabbi de Breslov (Uman). Cela me paraît vraiment constituer un signe. Car le Reb Nahman de Breslov a écrit le « Tikkun klali – תיקון כללי – Réparation en totalité », qui estime que certains psaumes ont la possibilité d’apporter au monde un peu de cette joie immense de la foi.

Dès 1975, souvent épuisé par ses voyages, le Père Hruby décida de desservir la paroisse de Vulaines-en-Champagne. En fait, il se dépensait à courir la campagne, assurant la vie pastorale de fin de semaine pour un territoire qui comptait non pas trois mais une vingtaine de paroisses !

Il fut enterré dans le cimetière de ce village. Le Père Bernard Dupuy, le Pasteur Thomas Willi et un petit reste d’amis fidèles l’accompagnèrent quand il fut mis en terre dans un quasi-anonymat.

זכרונו לברכה – вечная память – Ewige Erinnerung – mémoire éternelle et bénie.

© Alexandre Abraham Winogradsky

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *