4 Chapitre III. La prière synagogale… (suite) 2. La Tefillah

Tout au long de notre étude, nous avons rencontré presque constamment les traces de cette prière qui est incontestablement l’une des plus importantes et, en même temps, des plus caractéristiques de l’office synagogal.

Dans sa forme actuelle, la Tefillah reflète fidèlement les influences auxquelles elle fut soumise au cours des siècles. Nous y trouvons des vestiges de la liturgie du Temple, des bénédictions et des supplications d’ordre général, des formules qui traduisent les grandes espérances nationales, etc.

Nous avons également relevé par endroits les différentes traditions concernant les précisions successives intervenues quant à la structure du texte de la Tefillah. Comme c’est fréquemment le cas dans ce domaine, les indications que donnent les sources traditionnelles portent souvent un caractère légendaire, mais à travers la légende on arrive néanmoins à saisir l’évolution historique et l’influence décisive de tel ou tel événement.

Après une étude rapide du texte actuel de la Tefillah, nous essaierons de dégager, à l’aide des indications de la littérature traditionnelle et, au besoin, des rituels anciens, les différentes étapes de composition de cette prière.

Voici d’abord le texte des eulogies de la Tefillah des jours ordinaires :

ה’ שפתי תפתח (Adonaï sefataï tiftah) – Seigneur, ouvre mes lèvres, et ma bouche publiera ta louange.

  1. ברוך אתה ה  (barûkh atah Adonaï) – Sois béni, Seigneur, notre Dieu et Dieu de nos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob, le Dieu grand, fort et redoutable, le Dieu suprême qui, dans sa bonté, prodigue les grâces, à qui tout appartient, qui se souvient des bonnes œuvres des pères et qui suscitera un rédempteur à leur postérité, à cause de son Nom, avec amour.

(Ô) Roi, (notre) appui, (notre) Sauveur et (notre) bouclier ! Sois béni, Seigneur, bouclier d’Abraham !

  1. אתה גבור (atah gibbor) – Tu es puissant à jamais, Seigneur, tu fais revivre les morts, Toi (qui te montres) grand (lorsqu’il s’agit de) porter secours.

(Lui) qui, par (sa) grâce, soutient les vivants, fait revivre les morts dans (sa) grande miséricorde. Il est l’appui de ceux qui tombent, guérit les malades, libère les captifs et est fidèle à ses engagements vis-à-vis de ceux qui dorment dans la poussière. Qui est comme toi qui opères des œuvres puissantes, et qui t’est comparable ? Ô Roi qui fais mourir, rappelles à la vie et fais germer le salut !
Tu es un fidèle (garant) pour la résurrection des morts. Sois béni, Seigneur qui fais revivre les morts !

  1. אתה קדוש (Atah qaddosh) – Tu es saint et ton Nom est saint, et des (êtres) saints chantent ta louange tous les jours. Sois béni, Seigneur, Dieu saint !
  1. אתה חונן (Atah honen) – Tu gratifies l’homme de connaissance et enseignes au mortel l’intelligence : gratifie-nous de savoir, d’intelligence et de discernement, (dons qui émanent) de Toi. Sois béni, Seigneur, qui gratifies l’homme de connaissance !
  1. השיבנו אבינו (hashivenû avinû) – Fais-nous faire retour, ô notre Père, à ta Torah et rapproche-nous, ô notre Roi, de ton service, et laisse-nous revenir vers Toi d’un retour complet. Sois béni, Seigneur, qui te complais dans le retour (c’est-à-dire dans la pénitence) !
  1. סלח-לנו אבינו (selah lanû avinû) – Pardonne-nous, ô notre Père, car nous avons péché ; fais-nous grâce, ô notre Roi, car nous avons été infidèles ; car tu es (un Dieu) qui fais grâce et pardonnes. Sois béni, Seigneur, (Dieu) plein de grâce, qui multiplies le pardon !
  1. ראה בענינו (re’eh be’anenû) – Regarde notre misère, mène notre combat et opère bientôt notre rédemption à cause de ton Nom. Sois béni, Seigneur, Rédempteur d’Israël !
  1. רפאנו ה’ (refa’enû Adonaï) – Guéris-nous, Seigneur et nous serons guéris, secours-nous et nous serons secourus car tu es (l’objet) de nos louanges. Accorde une guérison totale à toutes nos blessures, car (Toi, notre) Dieu et Roi, es un médecin fidèle et miséricordieux. Sois béni, Seigneur, qui guéris les malades de ton peuple Israël !
  1. ברך עלינו (barekh ‘aleinû) – Bénis en notre faveur, ô Seigneur, notre Dieu, cette année et tous ses produits, pour le bien ; et donne rosée et pluie en bénédiction à la surface de la terre, Rassasie-nous de ton bien, et bénis cette année à l’égal des années bonnes. Sois béni, Seigneur qui bénis les années !
  2.  תקע בשופר גדול (teka’ beshofar gadol) – Fais retentir la grande trompette pour notre libération, élève la bannière pour rallier nos dispersés et rassemble-nous des quatre coins de la terre. Sois béni, Seigneur qui rassembles les (membres) dispersés de ton peuple Israël !
  3. השיבה שופתינו (hashivah shofteinû)Rétablis nos juges comme aux temps anciens et nos conseillers comme au début. Éloigne de nous toute affliction et (toute raison de) gémissement, et règne sur nous, Toi seul, Seigneur, avec grâce et miséricorde ; et justifie-nous dans ton jugement. Sois béni, Seigneur qui aimes justice et jugement.
  4. ולמלשינים (welamalshinim) – (Fais en sorte) qu’aux calomniateurs [plutôt: ‘dénonciateurs’] il ne reste point d’espoir, et que tous ceux qui font le mal passent comme le moment, (afin que) tous soient bientôt exterminés. Et (quant aux pécheurs) insolents, hâte-toi de les détruire, de les écraser, de les anéantir et de les confondre, de nos jours. Sois béni, Seigneur, qui écrases les ennemis et confonds les insolents !
  5. על-הצדיקים (‘al hatsaddiqim) Sur les justes et les pieux, sur les Anciens de ton peuple, la maison d’Israël et sur le reste de leurs docteurs (de la Loi), sur les prosélytes et sur nous-mêmes, fais s’éveiller ta miséricorde, Seigneur, notre Dieu, donne une bonne récompense à tous ceux qui ont confiance en ton Nom en sincérité, et donne-nous notre part avec eux à tout jamais ; et ne nous laisse pas être couverts de honte, car c’est en Toi que nous avons eu confiance. Sois béni, Seigneur, soutien et espoir des justes !
  6. ולירושלים עירך (weliYerûshalayim ‘irekha) – Et à Jérusalem, ta ville, retourne en miséricorde, et établis ta demeure en elle, comme tu l’as dit. Et reconstruis-la bientôt, de nos jours, d’une reconstruction éternelle. Et installes-y prochainement le trône de David. Sois béni, Seigneur qui reconstruis Jérusalem.
  7. את צמח דוד (et tsemah Dawid) – Le rejeton de David, ton serviteur, fais-le germer bientôt, et élève sa puissance par ton secours. Car c’est en ton secours que nous espérons tous les jours. Sois béni, Seigneur, qui fais germer la puissance du salut !
  8. שמע קולינו (shema qolenû) – Écoute notre voix, Seigneur notre Dieu, épargne-nous, aie pitié de nous, et reçois avec miséricorde et bienveillance notre prière ; car Tu es un Dieu qui écoutes les prières et les supplications. Et ne nous laisse pas revenir (les mains) vides devant ta face, car tu écoutes les prières de ton peuple Israël avec miséricorde. Sois béni, Seigneur, qui écoutes les prières !
  9. רצה ה אלהינו  (retseh Adonaï eloheinû) – (Daigne) te complaire, Seigneur notre Dieu, en ton peuple Israël et en ses prières. Rétablis le service (sacrificiel) au Sanctuaire de ta Maison et agrée les holocaustes d’Israël et ses prières offertes avec amour. Que te soit toujours agréable le sacrifice de ton peuple Israël ! Et fais voir à nos yeux ton retour à Sion en miséricorde. Sois béni, Seigneur qui fais retourner ta gloire à Sion !
  10. מודים אנחנו לך (modim anahnû lakh) – Nous reconnaissons (avec gratitude) en ta présence que tu es le Seigneur, notre Dieu et le Dieu de nos pères à tout jamais, Rocher de notre vie, bouclier de notre salut, tu l’es de génération en génération. Nous te rendons grâces et proclamons ta louange pour notre vie qui est dans ta main, pour nos âmes qui te sont confiées, pour les miracles qui nous accompagnent tous les jours, pour tes (œuvres) merveilleuses et les (témoignages de) ta bonté (que tu nous prodigues) de tous temps, le matin, le soir et à midi. (Dieu) bon dont la miséricorde est infinie, (Dieu) miséricordieux dont la grâce ne connaît point de tarissement, depuis toujours nous avons mis notre espoir en Toi !
    Et pour tout cela, soit loué et exalté ton Nom, ô notre Roi à tout jamais !
    Et tous les vivants te rendront grâces à jamais, et ils loueront ton Nom en vérité, ô Dieu, notre salut, notre secours pour toujours ! Sois béni, Seigneur, dont le Nom est le (Dieu) bon et à qui il est agréable de rendre grâces !
  11.  שים שלום (sim Shalom) – Fais venir paix, bonheur, bénédiction, grâce et miséricorde sur nous et sur tout Israël, ton peuple. Bénis-nous, ô notre Père tous ensemble par la lumière de ta face. Car dans la lumière de ta face, tu nous as donné, Seigneur, notre Dieu, la Torah de vie et l’amour de la bonté et de la charité, ainsi que bénédiction, miséricorde, vie et paix. Qu’il soit agréable à tes yeux de bénir ton peuple Israël de tout temps et à toute heure, de ta paix. Sois béni, Seigneur, qui bénis ton peuple Israël par la paix!
  12.  אלהי נצור לשוני מרע (elohaï netsor leshoni mera’) – Mon Dieu ! Garde ma langue du mal et mes lèvres des paroles trompeuses (Ps. 34, 4). Envers ceux qui me maudissent, fais se taire mon âme, et (fais) qu’elle soit envers tous (humble) comme la poussière. Ouvre mon cœur à ta Torah, afin que mon âme se hâte (d’accomplir) tes commandements. Quant à tous ceux qui méditent du mal contre moi, fais vite échouer leurs projets et déjoue leur plan ! Fais-le à cause de ton Nom. Fais-le à cause de ta droite ! Fais-le à cause de ta sainteté ! Fais-le à cause de ta Torah. Afin que ceux que tu aimes soient sauvés, secours-nous de ta droite et exauce-moi ! (Ps. 108, 7). Afin que soient agréables devant toi les paroles de ma bouche et les méditations de mon cœur, ô mon Rocher et mon Libérateur ! (ib. 109, 15). Celui qui fait régner la paix dans ses hauteurs (Job 25, 2) [qu’il] fasse régner la paix sur nous et sur tout Israël, et nous voulons dire : Amen !
  13. יהי רצון (yehi ratson) – Qu’il te plaise, Seigneur, notre Dieu et Dieu de nos pères, que soit reconstruit le Sanctuaire, bientôt, de nos jours ; et donne-nous notre part à ta Torah. Et là (au Sanctuaire) nous voulons te servir avec crainte, comme aux jours anciens et dans les années (d’un passé) lointain ! (Mal. 3, 4). »

Dans la structure de la Tefillah, nous l’avons déjà fait remarquer précédemment, on distingue trois parties, que nous allons maintenant examiner brièvement l’une après l’autre.


1. Les trois bénédictions initiales

 En tête de la Tefillah, figure le « Domine, labia mea aperies » [Seigneur, ouvre mes lèvres] (Ps. 51, 17), inséré en cet endroit, selon la Tradition, par R. Yohanan, maître du 3e siècle après J.-C.

La première eulogie est appelée אבות (Avot), « Pères » (cf. Rosh hashanah, IV, 5), à cause de l’évocation des Patriarches. Le début est cité dans la Mekhilta d’Exode 13, 3 (19a) האל הגדול הגבור והנורא (ha’el hagadol hagibbor wehanora’), « le Dieu grand, fort et redoutable », est une citation de Deut. 10, 7 et de Néh. 9, 32 ; אל עליון (El ‘elyon), Dieu suprême », est tiré de Gen. 14, 9. וזוכר חסדי אבות (wezokher hassdei Avot), »qui se souvient des bonnes oeuvres des pères », introduit le grand thème, celui de l’Alliance avec les Patriarches.

À partir de là, les anciens textes offrent une série de variantes dont plusieurs ont survécu dans différents rites. Le ומביא גואל (ùmevi’ Go’el), « et il suscitera un Rédempteur », manque dans les manuscrits qui reflètent la tradition palestinienne. Pourquoi a-t-on introduit ici, dans un passage plutôt historique, l’idée de la rédemption future ? Certains auteurs pensent qu’il s’agit là d’une réaction contre la doctrine chrétienne d’après laquelle cette rédemption serait déjà un fait acquis.

L’eulogie מגן אברהם (magen Avraham), « Bouclier d’Abraham », est attestée dans Ecclésiastique 51, 12. Le Talmud (Pes. 117b) et le Midrash font dériver cette bénédiction de Gen. 12, 2, où Dieu promet à Abraham de faire descendre de lui une grande nation, de le bénir et de rendre grand son nom.

La deuxième eulogie porte le nom de גבורות (Guevûrot), « œuvres puissantes », (cf. Rosh haShanah), IV, 5), donc louange à la toute-puissance divine, ou de תחית המתים (tehiat hametim), « résurrection des morts », étant donné que le texte insiste à plusieurs reprises sur la résurrection des morts. Cette insistance sur un article de foi n’est jamais un hasard dans un texte liturgique. Notre passage est d’ailleurs riche en allusions à des textes scripturaires, et surtout Ps. 146, 7 y a exercé une grande influence. Voici, à titre de comparaison, le verset en question :

 » Il rend justice aux opprimés,
il donne la nourriture à ceux qui ont faim « .

La finale מחיה המתים (mehayeh hametim), « qui fais revivre les morts », figure déjà dans les Pirqe de R. Eliezer, XXXI, vers la fin.

C’est dans cette eulogie qu’on insère, en hiver : משיב הרוח (mashiv harûah), « qui fait souffler le vent et tomber la pluie », (cf. Ber. V, 2). Pendant les mois d’été on y insère, en Palestine : מוריד הטל (morid hatal), « qui fait tomber la rosée », inconnu de la tradition babylonienne.

La troisième eulogie est la (Qedûshah), « sanctification » (cf. Meg. 17b). Les anciens documents liturgiques en donnent beaucoup de variantes, dont certaines se sont conservées dans les Qedûshot des jours de fête. C’est à la place de cette eulogie qu’on insère, lors de la répétition de la Tefillah par l’officiant, une Qedûshah plus développée.


2. Les Emtsa’yot ou eulogies médianes

C’est à partir de la quatrième eulogie, que l’objet de la Tefillah est la vie humaine et ses différents besoins : צרכן שלבריות (tsorkhan shelabriot), comme dit la Mishna (Ber. II, 4).

La première bénédiction de cette série (et donc la quatrième de la Tefillah), est une demande d’intelligence. Elle s’inspire de la prière de Salomon dans I Rois 3, 9-12. La finale חונן הדעת (honen hada’at) : « qui gratifies (l’homme) de connaissance », est citée par la Mishna (Ber. V, 2).

La cinquième bénédiction porte le nom de תשובה (Teshûvah), « pénitence ». La formule : הרוצה בתשובה (harotseh biteshûvah), « qui se complaît dans le retour [ou: ‘la conversion’] », est attestée dans le Midrash Tehillim (Ps. 29, 2 ; 116b) et dans la Mishna Ber. IV, 3).

La sixième bénédiction, appelée par la Tradition סליחה (Selihah), « pardon », est une supplication pour obtenir le pardon de Dieu. Son texte a beaucoup varié au cours des âges, mais l’inspiration est restée identiquement la même. Le Talmud et le Midrash citent déjà des parties importantes de cette eulogie.

La septième bénédiction appelée גאולה (Gue’ûlah), « rédemption », est la prière pour la rédemption finale d’Israël. Son début est tiré du Ps. 119, 143. L’eulogie finale גאל ישראל (ga’al Yisrael), « Rédempteur d’Israël », est basée sur Is. 49, 7, et se trouve également dans Ecclésiastique, 51, 12.

La huitième bénédiction porte le nom de ברכת החולים (Birkat haholim) « Bénédiction pour les malades » (cf. Avodah Zarah, 8a. C’est la première eulogie de la Tefillah dont l’objet est un bien matériel. Dans j. Ber. II, 4), la finale de cette bénédiction s’énonce : רופא חולים (rofeh holim), « qui guéris les malades », mais tous les rituels ont adopté la forme : רופא חולי עמו ישראל (rofeh holei ‘amo Yisrael), « qui guéris les malades de ton peuple Israël », attestée dans Shabbat, 12a. À l’époque des Amoraïm, on permettait d’insérer dans cette bénédiction des prières individuelles en faveur d’un malade déterminé. Le Seder ‘Avodat Yisrael contient un exemple d’une telle prière. Ce qui est remarquable, c’est l’accent communautaire d’une telle formule, pourtant individuelle par excellence. Nous citons :

ויהי רצון (wiyehi ratson) – Et que ta volonté soit, Seigneur, notre Dieu et Dieu de nos pères, d’envoyer rapidement pleine guérison du ciel, guérison de l’âme et guérison du corps, au malade N.N., parmi tous les malades d’Israël. « 

La neuvième bénédiction est appelée ברכת השנים (Birkat hashanim), « bénédiction des années » (cf. Ber. V, 2). C’est une eulogie pour implorer la bénédiction divine sur le travail des champs et les fruits de la terre. C’est dans le corps même de cette prière qu’on insère en hiver la supplication pour la pluie, conformément au rythme des saisons en Palestine. La finale מברך השנים (mevarekh hashanim), « qui bénis les années », mentionnée dans Ber. II, 4, est commune à tous les rites.

Avec la dixième bénédiction, קבוץ הגלויות (qibbûtz hagalûyot), « rassemblement des exilés », nous quittons le terrain des préoccupations matérielles. Cette bénédiction et celles qui la suivent immédiatement ont pour objet des biens d’ordre national. C’est une prière d’inspiration biblique, qui se rattache à Is. 27, 13 et 11, 12. La finale מקבץ נדחי עמו ישראל (meqabbets nidhei ‘amo Yisrael), « qui rassembles les dispersés de ton peuple Israël », fait penser à Is. 56, 8, et se trouve déjà dans Ecclésiastique, 51, 12 (cf. aussi Ber. II, 4).

La onzième bénédiction, ברכת משפט (Birkat mishpat), « bénédiction pour le [rétablissement de l’ordre] judiciaire » est, comme son nom l’indique, une demande pour le rétablissement de l’ancien ordre judiciaire.

La ברכת המינים (birkat haminim), « bénédiction contre les hérétiques », est la douzième dans la série des bénédictions de la Tefillah. C’est la fameuse imprécation contre les hérétiques, dont nous avons déjà parlé dans la partie historique de notre exposé. Elle semble avoir été insérée, nous l’avons dit, à cause des judéo-chrétiens. Il est difficile de dire quel en était le texte primitif, car la censure chrétienne a toujours particulièrement visé cette prière. Dans beaucoup de manuscrits d’anciens Siddûrim et dans le rituel yéménite figure le terme משומדים (meshûmadim), « apostats » ; dans un manuscrit du Seder Rav ‘Amram Gaon, le mot נוצרים (notsrim), « chrétiens ».

La ברכת צדיקים (birkat tsaddiqim), « bénédiction pour les justes », qui est la treizième eulogie de la Tefillah, est attestée dans beaucoup de documents anciens (cf. Ber., 4 ; Tossefta de Ber. II, 25). Les prosélytes y ont leur place à côté des justes. Le texte de cette bénédiction a subi beaucoup de modifications. L’eulogie finale actuelle figure dans le Midrash Tehillim (Ps. 29, 2).

La quatorzième bénédiction existait déjà avant la destruction de Jérusalem. Sa finale était alors : הבוחר בציון (haboher beTsiyon), « qui fais choix de Sion » (cf. Sir. 51, 12), ou השוכן בציון (hashokhen beTsion) « qui trône (dans sa gloire) à Sion » (cf. Yoma, VII, 1). Après 70 après J.-C., cette prière a été transformée en une supplication pour la reconstruction de Jérusalem et du Temple (cf. Ber. II, 2). On y rattachait la prière pour l’avènement du Messie, fils de David (cf. Ber. IV, 5).

Le jour du 9 Av, anniversaire de la destruction du Temple, on y insère une prière particulière qui commence par רחם (rahem), »Aie pitié », et qui est attestée dans Ber. IV, 8).

La quinzième eulogie est la plus récente de la Tefillah ; c’est elle qui a rompu le rythme des « Dix-huit bénédictions », car, avec elle, la Tefillah en contient actuellement dix-neuf. Certains manuscrits qui dépendent de sources palestiniennes ne la connaissent pas encore. La finale est tirée de Pessahim, 117b ; certaines tournures sont empruntées au Ps.132, 17.
D’origine babylonienne, le את צמח דוד (et tsemah Dawid), « le rejeton de David », fut inséré dans la Tefillah à l’époque des Amoraïm. Ce sont les exilarques babyloniens, d’ascendance davidique, qui ont assigné à cette prière sa place dans la liturgie officielle (vers 250 après J.-C.). Dans le Midrash Rabba [Bamidbar] de Nombres, 18, 21, nous trouvons une indication historique assez précise se rapportant aux dernières phases d’évolution de la Tefillah. Nous y lisons que primitivement, on comptait un nombre de dix-sept eulogies, qu’à Yavné on ajouta plus tard la Birkat haminim, l’imprécation contre les hérétiques comme dix-huitième bénédiction et, en denier lieu, le « et tsemah Dawid« . Étant donné que les usages babyloniens l’emportaient partout, ce nombre de dix-neuf bénédictions est devenu commun à tous les rites.

La seizième bénédiction, qui est la dernière des עמצעיות (emtsa’yot) ou eulogies médianes, est simplement appelée תפלה (tefillah), « prière », dans les documents de la Tradition juive (cf. Megillah, 18a et j. Ber. II, 4). L’eulogie finale, שומע תפלה (shomea’ tefillah), « qui écoutes la prière », se trouve sans Ber. II, 4 et dans Ta’anit, II, 4. Assez tôt on a permis d’insérer, dans cette bénédiction, des prières individuelles (cf. Ber. 31a), autorisation dont ont surtout bénéficié les milieux cabbalistiques.

3. Les shalosh aharonot, ou trois bénédictions finales

Les bénédictions dix-sept à dix-neuf, appelées שלוש אחרונות (shalosh aharonot) font pendant aux trois premières eulogies de la Tefillah. Ce sont essentiellement des prières d’actions de grâces. Elles ne visent pas directement des besoins quelconques, mais les rapports entre l’homme et Dieu en général.

La dix-septième bénédiction, attestée en plusieurs endroits de la Mishna (cf. Rosh hashanah, IV, 5 ; Tamid, V, 1), est probablement l’élément le plus ancien de la Teffilah. Primitivement, c’était une prière pour l’acceptation du sacrifice. En tant que telle, elle remonte manifestement à l’époque du Temple. La demande pour le rétablissement du culte sacrificiel est un exemple typique des aménagements devenus nécessaires dans les textes eux-mêmes des prières, après la destruction du Sanctuaire de Jérusalem.

Avant ותחזינה עינינו (wetehezenah ‘eneinû), « Fais voir à nos yeux » [plutôt: « que voient nos yeux »], on insère, aux Néoménies et jours d’octave d’une fête, le יעלה ויבא (ya’oleh [plutôt: yaaleh?] weyavo), « fais monter et arriver devant toi », prière particulière pour la circonstance.

À la dix-huitième bénédiction, les documents donnent le nom de הודאה (hoda’ah), « action de grâces » (cf. Rosh hashanah, I, 5), nom qui traduit l’inspiration de cette prière et son esprit propre. C’est un passage très ancien, très modifié au cours des siècles.

Les deux courtes formules qui s’y rattachent, le ועל-כלם (we’al-kûlam), « et pour tout cela », et le וכל החיים (wekhol hahayyim), et pour tous les vivants », ne font que résumer l’idée centrale du passage précédent.

Lors de la répétition de la Tefillah par l’officiant, on insère la ברכת הכהנים (Birkat hakohanim) ou « bénédiction des prêtres », laquelle a donné le nom à la dix-neuvième et dernière eulogie, qui s’y rattache immédiatement en développant le dernier mot de cette bénédiction : שלום (Shalom), « paix » (cf. Rosh hashanah, IV, 5 ; Tamid, V, 1).

La version שלום רב (shalom rav), « paix abondante », qui remplace le שים שלום (sim shalom), « fais venir la paix » lorsque la bénédiction des Aaronides n’a pas lieu, est une particularité du rite allemand. Avec l’eulogie de cette bénédiction se termine la Tefillah.

Au fur et à mesure, on y a ajouté certains passages à titre de dévotion particulière, individuelle. Le ministre officiant ne les dit pas au moment de la répétition de la Tefillah. R. Yohanan qui, nous l’avons fait remarquer, a recommandé de réciter, au début de la Tefillah, le « Domine, labia mea aperies » [Seigneur, ouvre mes lèvres], voulait aussi qu’on ajoutât à la fin Ps. 19, 15. Avant ce verset, on a inséré la prière de Mar, fils de Ravina (cf. Ber. 17a), bel exemple d’une prière individuelle aux accents cependant fortement communautaires.


4. La Qedûshah

Lors de la répétition à haute voix de la Tefillah de Shaharit, Mûssaf et Minhah, la troisième eulogie, appelée par les sources traditionnelles קדושת השם (qedûshat hashem) ou « (prière de) sanctification du Nom divin », est remplacée par une prière plus ou moins développée selon les circonstances, et dont la récitation se fait sous forme de dialogue entre l’officiant et les fidèles.

À Shaharit et Minhah, cette Qedûshah s’énonce comme suit :

L’officiant : נקדש את שמך בעולם (neqadesh et shimkha ba’olam) – nous voulons sanctifier ton Nom dans (ce) monde, comme on le sanctifie dans les cieux en haut, ainsi qu’il est écrit par ton prophète : Et l’un s’adressa à l’autre en s’exclamant :

Les fidèles, puis l’officiant : Saint, saint, saint est le Seigneur des armées (célestes), toute la terre est remplie de sa gloire !

L’officiant : (Les anges) qui se tiennent en face) (des premiers) disent : Que (Dieu) soit béni !

Les fidèles puis l’officiant : Bénie soit la gloire de Dieu, au lieu (de sa demeure).

L’officiant : Et dans les Hagiographes il est écrit :

Les fidèles, puis l’officiant : Le Seigneur régnera à tout jamais, ton Dieu, ô Sion, de génération en génération, Alleluia !

L’officiant : De génération en génération nous voulons proclamer ta grandeur et à tout jamais rendre hommage à ta sainteté; et ta louange, ô notre Dieu, ne quittera pas nos lèvres éternellement, car toi, ô Dieu, es un Roi grand et saint. Sois béni, Seigneur, Dieu saint !

La Qedûshah est l’un des éléments que la liturgie chrétienne a hérité de la tradition synagogale. Elle doit son nom au Trisagion d’Isaïe 6, 3) qui en est le centre. Le reste n’est que développement d’une idée identique, à l’aide d’autres citations bibliques : Ez. 3, 12 et Ps. 146, 10.

La Qedûshah de Mûssaf, à laquelle nous devrons encore revenir, est plus riche ; elle contient deux versets bibliques de plus, à savoir le שמע ישראל (Shema Yisrael) (Deut. 6, 4 et Nombr. 15, 41 : « Je suis le Seigneur, votre Dieu ! », comme finale).

À côté de la Qedûshah de la Tefillah, la liturgie juive en connaît deux autres : la Qedûshah du Yotser, composée uniquement des deux versets ci-dessus d’Isaïe et d’Ezéchiel, et la Qedûshah di-sidra.
L’introduction d’une Qedûshah dans le Yotsèr est probablement l’oeuvre des Yordei Merkavah, mystiques de l’époque des Gueonim, dont il a déjà été question à propos de la structure du Yotser même. La Qedûshah du Yotser est attestée pour la première fois dans la Massekhet Soferim.
Quant à la Qedûshah di-sidra, nous y reviendrons lorsque nous aurons à parler du Tahanûm, de la prière primitivement individuelle qui suit la Tefillah.

La plus ancienne mention de la Qedûshah figure dans Tos. Ber., I, 9. Dans Ber. 21b, R. Léwy (vers 230 après J.-C.) parle également de la Qedûshah de l’officiant. D’un passage du Talmud de Jérusalem (Ber., V, 4), il résulte que, du temps de R. Abbûn (vers 350 après J.-C.), la structure de la Qedûshah était déjà assez proche de la forme actuelle, c’est-à-dire qu’elle était, pour lors, déjà composée de passages bibliques reliés entre eux par d’autres textes.

La forme la plus primitive de la Qedûshah est certainement celle qui ne s’est conservée, dans la liturgie actuelle, qu’à l’occasion de Rosh hashanah et de Yom Kippûr, et qui s’énonce comme suit :

« Tu es saint et terrible est ton Nom,
et il n’y a point de Dieu en dehors de Toi… »
(cf. Sifré de Deut., 142b)

Or, dans Isaïe, le Trisagion se rapporte directement à la louange offerte à Dieu par les milices célestes. La mystique de tous les temps a su tirer bénéfice de ce contexte. Ainsi trouvons-nous dans l’Apocalypse de S. Jean (4, 8), une description des animaux qui entourent le trône de Dieu et qui ne cessent de chanter le Trisagion. Dans Ez. 3, 12, second chaînon scripturaire de la Qedûshah, le prophète, emporté par l’Esprit, entend le bruit des êtres célestes qui s’écrient avec fracas :

« Bénie soit la gloire de Dieu
au lieu (de sa demeure) ! »

Dans Isaïe et Ezéchiel, les anges chantent la gloire divine ; chez le premier ce sont les Séraphim, chez le second les Ofanim et les saintes Hayyot, donc des catégories d’anges. Rien de plus naturel dans la liturgie, que de mettre en rapport ces deux visions prophétiques et de les dramatiser par des textes de liaison appropriés.

L’insertion, dans la Tefillah de Mûssaf, du Shema Yisrael et de Nombr. 15, 41, semble remonter à une période de persécution religieuse du temps de la domination byzantine. Alors, certaines formules de la prière synagogale, comme le Trisagion et le Shema, interprétées par l’Église dans un sens trinitaire, furent interdites aux Juifs. Afin d’assurer l’observation de cette interdiction, la prière publique dans les synagogues fut surveillée, précisément jusqu’au moment où se place habituellement la récitation de ces passages. Désireuses d’assurer leur récitation malgré cette interdiction, les autorités juives ajoutèrent les passages « suspects » désormais omis à Shaharit dans la prière de Mûssaf, non surveillée. L’habitude une fois prise, la récitation de ces deux versets a conservé sa place dans la Qedûshah, même après la cessation de toute surveillance.

Le plus ancien préambule de la Qedûshah qui soit connu est celui actuellement employé à Mûssaf (dans le rite allemand) :

נעריצך (na’aritsekha) – Nous voulons chanter ton caractère redoutable et ta sainteté, conformément à la manière mystérieuse du chant des saints Séraphins, qui glorifient ton Nom en sainteté, comme il est écrit…

Cette formule est basée sur Is. 29, 23 : « Car lorsqu’il verra (Jacob), lui et ses enfants, l’oeuvre de mes mains au milieu d’eux, ils sanctifieront mon Nom יקדשו שמי – yaqdishû shemi) […] et ils proclameront le caractère redoutable (יעריצו – ya’aritsû) du Dieu d’Israël ».

Tous les autres rites ont pour la Qedûshah de Mûssaf le préambule כתר (keter), « couronne », seul connu du Seder Rav ‘Amram Gaon. Il s’énonce comme suit :

Une couronne te présentent, Seigneur notre Dieu, les anges, les myriades d’en haut et ton peuple Israël, rassemblé ici-bas ; tous ensemble ils t’offrent une triple sanctification, conformément à la parole énoncée par ton prophète…

L’inspiration de cette formule et les expressions auxquelles elle a recours, permettent de conclure qu’elle aussi fut introduite dans la liturgie par les Yordei merkavah.

Les passages scripturaires qui sont comme la charpente de la Qedûshah étant invariables, les différences de formulation dans les divers rites sont surtout sensibles dans les textes de liaison. À l’occasion des jours de fête, les Qedûshot connaissent un développement considérable grâce aux Piyyûtim qu’on intercale entre les différentes parties scripturaires. À titre d’exemple, nous donnons en abrégé quelques spécimens de Piyyûtim de la Qedûshah de Mûssaf du Yom Kippûr, typiques, entre autres, par les éléments angélologiques qu’ils contiennent.

Après la série des גבורות (Guevûrot) – deuxième eulogie de la Tefillah – est inséré un Piyyût qui est comme une introduction à l’idée centrale de la fête : la pénitence. La finale du Piyyût est formée par Ps. 146, 40, verset que nous allons retrouver dans le corps même de la Qedûshah : « Le Seigneur régnera à tout jamais, ton Dieu, ô Sion, de génération en génération, Alleluia ! »

Les poésies qui suivent ont comme point de départ l’un ou l’autre des éléments habituels de la Qedûshah. D’abord le Payytân (poète religieux) s’arrête à la notion de sainteté et s’exclame : « Toi (qui es) saint (קדוש : qadosh), (daigne) établir ton trône parmi les louanges d’Israël, ô Dieu ! »

נחשב כצג באיתון (nehashev ketsag be’iton) – (Que nous soyons donc jugés dignes) d’être considérés comme le grand prêtre (qui se tenait autrefois) dans le Iton (porte orientale du Temple par laquelle entrait le peuple), afin que) notre prière puisse chasser le monstre (Satan), et que nous chantions ta sainteté en ce sabbat des sabbats, ô (Dieu) saint !

Après un long Piyyût qui développe plusieurs idées propres à l’esprit du Yom Kippûr, nous arrivons au premier passage purement angélologique :

אין ערוך אליך (ein ‘arokh eleikha) – Rien ne te ressemble dans la foule de tes œuvres. Reçois la multitude (des prières de ceux) qui espèrent en Toi, et cherche à rendre forte ton armée (Israël). Les paroles de la sainte assemblée qui te loue en parure de sainteté (et qui est) le rejeton d’un fruit saint (les Patriarches), considère-les comme les saints Erélim (catégorie d’anges. Les serviteurs aux quatre faces te chanteront avec les Ofanim (autre catégorie d’anges) lorsque tu scrutes tout sans acception de personnes. Tu es élevé au-dessus de tout, considérant le résultat (d’une action) dès le début ; fais que ceux qui font pénitence obtiennent le pardon, afin qu’ils arrivent à supporter (le fardeau de) leurs péchés comme auparavant. Ceux qui déploient les ailes jubilent, ils chantent ta justice, (ô Dieu) vivant ; avec une voix de tonnerre, ils implorent (ta miséricorde) : exauce donc leurs supplications ! Les myriades de Shinanim (d’autres anges) s’écrient (en t’implorant), eux qui chantent tous les matins. (Daigne) que ceux qui sont dignes (Israël) obtiennent des forces, afin qu’ils fassent entendre louanges et chants d’allégresse.

Après une autre série de Piyyûtim, dans lesquels le peuple pécheur implore une fois de plus la miséricorde divine, s’intercale poésie semblable à celle que nous venons d’évoquer.

ובכן (uvekhen lenora ‘aleihem) – Et voici qu’ils chantent avec crainte (יעריצו ya’aritsû) (la gloire) du (Dieu) redoutable (qui règne) sur eux !

אשר אימתך (asher eimatekha) – (Toi) dont la crainte (pèse) sur les Erélim fidèles, sur les anges puissants (dont la substance) est un mélange de glace (aussi bien que sur ceux) qui ne sont que feu : ta crainte est sur nous !

Mais tu exiges (néanmoins) les louanges de corps terrestres, habitants de cette vallée (de larmes), (de créatures) sans vertu et dépourvues (de bonnes œuvres) : Voici ce qui est gloire pour toi !

(Toi) dont la crainte (pèse) sur la foule des anges, sur la phalange des armées (célestes), sur l’assemblée des milliers et des myriades (d’anges) : ta crainte est sur eux !

(Toi) dont la crainte est sur ceux qui commencent (les chants de louange) en s’exclamant : Saint ! sur ceux qui jubilent en criant : Loué (soit Dieu) ! sur (les êtres) à quatre faces et à six ailes : ta crainte est sur eux !

Mais tu exiges (néanmoins) les louanges (d’êtres) de chair et de sang, (de créatures pleines) de vanité, de riens, d’une herbe sèche, d’une ombre qui passe, d’une fleur fanée, (d’êtres) qui (un jour) doivent rendre leur âme, (qui sont destinés) à s’éteindre, à finir leur vie, à essouffler l’âme et à perdre leur sensibilité. Ils sont traduits devant le tribunal, coupables de périr en justice, mais ils (continuent à) vivre par ta miséricorde. C’est à Toi qu’ils offrent (leurs) louanges, (ô Dieu) qui vis éternellement ; et ta majesté plane sur eux.

Gloire à celui qui habite au milieu des louanges, qui trône dans les ‘aravot, (qui es) saint et béni !

אמיצי שחקים (Amitsei shehaqim) – des êtres puissants qui habitent les hauteurs, et toute l’armée d’en haut disent : Saint !

Ceux qui l’aiment sincèrement (Israël), la multitude des créatures disent : (qu’il soit) béni !

Dans les rangs des anges on exalte son Nom en disant : Saint !

Les fils éprouvés de l’Alliance (Israël) (s’adressent) à Celui qui se souvient de l’Alliance, (Lui qui est) saint et béni !

Des héros (munis) de force disent à Celui qui est fort et déborde de force : Saint !

Ceux qui sont grands par la charité disent à Celui qui est sanctifié dans la charité : (qu’il soit) béni !

Les êtres à quatre faces qui regardent de tous côtés, disent : Saint !

Ceux qui sont rassemblés sous son étendard (l’appellent) l’associé de leurs peines, (Lui qui est) saint et béni !

(Les êtres) purs (qui font entendre) nombre de cantiques dans les cieux ‘aravot disent : Saint !

La progéniture d’uns souche fidèle dit au Dieu de fidélité : (qu’il soit) béni !

Les Hashmalim (catégorie d’anges) puissants disent à Celui qui produit la foudre : Saint !

Et voici que les Séraphins se tiennent au-dessus de Lui, demandant les uns aux autres : Où est le Dieu des dieux ? Et tous le glorifient, le sanctifient et chantent ses louanges.

אילי מרום (Eilei marom) – Les puissances des hauteurs proclament ses louanges, Ofan et Galgal chantent sa gloire, avec crainte et tremblement ils rendent hommage au Nom de sa grandeur : les séraphins se tiennent au-dessus de Lui !

Des héros (munis) de force (font apparition) en tremblant et (pleins) de crainte, afin de proclamer, l’unité et la grandeur du (Dieu) unique ; une voix douce accompagne leur mouvement incessant : Six ailes, six ailes à chacun d’eux !

Celui qui trône seul au-dessus des Ofanim, qui adresse la parole selon l’ordre (établi) à ses Ofanim ; devant Lui (le Séraphin) va et vient comme la foudre : de deux (ailes) il couvre sa face !

La splendeur du firmament est comme l’éclat du Hashmal qui soulève les mers et fait mugir les ondes : cependant ce Séraphin terrible est plein de crainte de Lui : et de deux (ailes) il couvre ses pieds !

Les serviteurs éthérés qui brillent comme le métal (disent) que le (Dieu) aux yeux purs les protège ; mais l’un (des Séraphins) en tremblant se couvre constamment la face : et de deux (ailes) il se tient en mouvement !

(Le Dieu) plein de force, Lui, mon Dieu, qui n’a pas dédaigné de répondre à un peuple pauvre et méprisé : pour le sanctifier et le glorifier (les anges) s’autorisent mutuellement et l’un s’exclame tourné vers l’autre :

Gloire au Roi, disent-ils d’une seule bouche ; sa crainte leur impose une réserve constante ; car il est trop sublime et trop transcendant pour qu’on puisse (jamais) l’exalter comme il convient ; et l’un dit à l’autre…

Un Séraphin, appelé « l’un des Saints » (cf. Dan. 7, 13) fait entendre des louanges (en l’honneur) du Dieu) béni et saint, et (les autres) s’associent à cette sanctification du (Dieu) béni et saint (en disant) : Saint, saint, saint !

Gloire et louange au Seigneur des armées ! Jubilent les anges des armées (célestes), et l’armée d’en haut est fière de sa grandeur ?

Le Seigneur des armées, le (Dieu) saint et redoutable, trône avec puissance sur ceux qui, (de substance) éthérée, courent rapidement jusqu’aux confins de la terre. Grand et sublime, il trône sur le globe (terrestre) : Il remplit toute la terre !

Les plus hauts cieux sont le trône de sa gloire, le firmament d’en-haut est l’œuvre de ses mains ; il maintient l’univers par la force de son bras : Toute la terre est remplie de sa gloire !

Les uns demandent aux autres : Où est le Dieu des dieux ? et tous le glorifient, le sanctifient et chantent ses louanges.

Fais donc monter vers Toi cette sanctification¡ קדושה – Qedûshah), car tu es notre Dieu et notre Roi, qui absous et pardonnes !

Le Piyyût suivant établit la liaison avec la Qedûshah proprement dite. Il est d’inspiration entièrement cabbalistique.

ויפציח שיר כסא (wayaftsiah shir kisse) – Que le trône entonne un cantique (à la louange) de Celui qui pardonne le péché. Que le trône frémisse (en s’approchant) de Celui qui est au-dessus de toute louange. Par le livre tenu secret (la Torah) le trône était stabilisé depuis toujours. Au-dessus du reflet du trône est assis le (Dieu) transcendant, mais il cède néanmoins la place au trône. Celui qui est élevé au-dessus de toutes choses est invisible et caché, mais (en même temps) visible. Sur le trône (on voit) l’image des montagnes anciennes (les Patriarches). Au-dessus du trône ils intercèdent en faveur de ce peuple (Israël) ; ils posent un diadème sur la tête de Celui qui ôte le péché au moment où il se lève. Les douze tribus brillent dans leur justice et intercèdent en faveur de leurs descendants pour obtenir le pardon de leurs fautes et de leur iniquité, afin qu’ils soient purifiés des péchés de leur existence terrestre. Mille huit cents (anges) quittent leurs demeures et sont jugés dignes de sortir par les ouvertures (du ciel) ; ils proclament la justice (de Dieu) en parcourant (l’espace) et s’écrient : Pardonne donc les péchés de ce peuple, selon la grandeur de ta grâce, Sauveur de ceux que tu protèges ; manifeste les miracles de ta grâce ; souviens-toi de ta miséricorde, ô Seigneur, et de cette grâce que tu as promise à tes pieux et te révélant (à eux), lorsque tu leur as fait connaître ton secret (la Torah), sur lequel tu as établi tes fondations. C’est à lui (Israël) que tu as depuis toujours révélé ton mystère, et dès le commencement ils ont été créés pour (être) ton appui et tes témoins. Avec eux (les anges dont il était question plus haut) les Erelim tiennent conseil ; ce sont eux qui les autorisent à entonner des chants de louange. Ceux qui vont et viennent devant le trône délibèrent avec eux, chantent ta royauté et proclament ta (transcendance) redoutable ; ils font du bruit, se meuvent et chantent d’une voix perçante : Saint et béni ! (Voilà les paroles) qui sortent de leur bouche. Ils se tiennent au-dessus (de Dieu) et se purifient afin de paraître resplendissants et sans tache. Dans un fleuve de feu ils chantent la lumière (Dieu), comme le luminaire qui se consume ils s’enflamment, entonnant cantiques et louanges à la gloire de Celui qui vit éternellement. En communion les uns avec les autres, ils s’inclinent, se répondent mutuellement et s’exclament pour proclamer en sainteté la triple sanctification :

Comme il est écrit chez ton prophète : Et l’un dit à l’autre :

« Saint, saint, saint, est le Seigneur des armées, toute la terre est remplie de sa gloire ! »

De sa gloire est rempli l’univers ; ses serviteurs demandent les uns aux autres : Où est l’endroit de sa gloire ? et en face d’eux (d’autres anges) répondent : (Dieu) soit béni !

« Bénie soit la gloire de Dieu,
du lieu (de sa demeure) ! »

Du lieu (de sa demeure), il daigne se pencher avec miséricorde sur ce peuple (Israël) pour faire grâce à ceux qui, deux fois par jour, proclament l’unité de son Nom :

« Écoute, Israël, le Seigneur, ton Dieu,
est un Dieu unique ! »

Unique est notre Dieu, Lui qui est notre Père, notre Roi, note rédempteur. Il nous fera entendre dans sa miséricorde, devant les yeux de tous les (êtres) vivants, une seconde fois (les paroles) : Je veux être votre Dieu !

« Je suis le Seigneur, votre Dieu ! »
(Dieu) fort, notre force, combien est la puissance de Ton nom sur toute la terre. Et le Seigneur sera Roi sur toute la terre : en ce jour-là Dieu sera l’unique (Dieu) et son Nom sera : l’Unique !

Et dans les Hagiographes est écrit :

« Le Seigneur régnera à tout jamais, ton Dieu, ô Sion, de génération en génération, Alleluia ! »

כי מקדישיך (ki maqdisheikha) – Ceux qui te sanctifient, tu les as sanctifiés en sainteté : agréable est au (Dieu) saint la louange des saints !  Ainsi soit donc sanctifié ton Nom, Seigneur, notre Dieu, sur Israël, ton peuple, sur Jérusalem, ta ville, sur Sion, la demeure de ta gloire, sur le royaume de la maison de David, ton oint, sur ta demeure et sur ton palais (le Temple). Et souviens-toi, ô notre Seigneur, en notre faveur, de cet homme puissant (Abraham) ; par (les mérites) de (son) fils (Isaac) ligoté (sur le sommet de l’autel), confonds ceux qui nous condamnent. Par le mérite de (l’homme) intègre (Jacob), prononce notre verdict, ô (Dieu) redoutable, selon ta justice (miséricordieuse) ; car ce jour est (un jour) saint pour notre Seigneur. Et puisque personne ne défend (les principes) de justice en face de l’accusateur, prononce donc, (en faveur de) Jacob des paroles de droit et de justice ; justifie-nous devant le tribunal, ô Roi de la justice !

לך יאדיר (lekha ya’adir) – C’est toi qu’honore l’âme de tout (être) créé, car dans ta main sont les âmes de toute créature. C’est toi que bénit toute chair, car (les hommes) sont tous à toi et nul ne manque. C’est toi qu’exalte tout corps et tout esprit, car tu illumines les yeux de tous. C’est toi que recherche tout cœur et toute pensée, car ta sainteté fait approcher de toi (même) ceux qui sont loin. C’est toi que loue tout être animé, car tu les as créés avec la promesse de ne pas les abandonner. C’est toi que chantent et proclament tous les os (du corps), car tu les as dotés de force et de vigueur. C’est toi que chante la terre et tout ce qu’elle contient, car ses pôles sont fondés sur ta parole. C’est à toi qu’adressent des cantiques la mer et (les êtres) qui la remplissent, car sur leur dos tu as étendu ta tente. C’est toi qu’exalte le bruit des grandes eaux, car à tout jamais tu trônes sur les Chérubins. Toi, ô (Dieu) unique exalte toute bouche, car ton regard plane sur les hauteurs et sur les profondeurs. Même les bêtes, les animaux, les reptiles, les oiseaux et tout être emplumé t’honorent, car à tout jamais ton royaume est paré du diadème (de gloire).

Ainsi nous (aussi) proclamons l’unicité de ton Nom dans le monde qui est ton œuvre !


5. La Birkat ha­Kohanim ou bénédiction des Aaronides

Un autre élément propre à la Tefillah reprise à haute voix par l’officiant est la bénédiction des Aaronides. Avant de parler de sa place dans la liturgie actuelle, il semble nécessaire de donner un petit aperçu historique sur les origines et le développement de ce rite.

Comme tant d’autres éléments de la liturgie synagogale, la Birkat ha­kohanim était, primitivement, un usage propre au Temple de Jérusalem. Déjà l’Écriture Sainte ordonne à Aaron et à ses fils de bénir le peuple en certaines circonstances. Ainsi lisons-nous dans Nomb. 6, 22-27 :

Le Seigneur parla à Moïse en disant : Parle à Aaron et à ses fils en disant : Vous bénirez ainsi les enfants d’Israël, vous leur direz : Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse luire sa face sur toi et qu’il t’accorde sa grâce ! Que le Seigneur tourne sa face vers toi, et qu’il te donne la paix ! C’est ainsi qu’ils mettront mon Nom sur les enfants d’Israël, et je les bénirai.

C’est une fois de plus la Mishna qui nous renseigne sur la place de la Birkat kohanim dans le culte du Temple ? Dans le traité Tamid, consacré aux sacrifices quotidiens, il est question de la bénédiction des prêtres précisément par rapport aux deux sacrifices « perpétuels » (תמיד – tamid ; cf. ib. VII, 2). En d’autres endroits (Ta‘anit, IV, 1), on parle de trois et même de quatre bénédictions par jour à l’occasion des jeûnes publics et, plus particulièrement, du Yom Kippûr.
Quant à la terminologie employée par la Tradition au sujet de cette cérémonie, le terme de ברכת כהנים (Birkat kohanim) était toujours courant. À côté de cela nous rencontrons d’autres expressions pour désigner la même réalité, comme par exemple נשיאות כפיים (nesi’ût kapayim), « (action) d’élever les mains », terme qui s’est conservé dans la terminologie liturgique – le Siddûr parle du סדר נשיאות כפיים (seder nesi’ût kapayim) et de לעלות לדוכן (la’alot ladûkhan) : « monter sur la tribune ». Cette dernière expression est à l’origine du mot « dukhenen » par lequel cette cérémonie est désignée en judéo-allemand.

Très tôt, la bénédiction des prêtres semble avoir été adoptée également dans la liturgie synagogale. Lorsque la Mishna (Ta’anit, IV, 1) énumère les offices à l’occasion desquels les prêtres ont l’habitude de bénir le peuple, elle mentionne aussi les réunions des מעמדות (Ma’amadot), institution dont nous avons parlé dans la partie historique de notre exposé. Ces Ma’amadot étaient de pures réunions de prières, sans aucun caractère sacrificiel. Dans la Tossefta Sotah, VII, 8, nous lisons ce qui suit : « De même qu’il y a une bénédiction des prêtres au Temple, on la donne également en province » ; c’est-à-dire que la Birkat kohanim était considérée comme partie intégrante des réunions de prières en dehors du Sanctuaire central.
Pour distinguer cependant entre la bénédiction donnée au Temple et celle dans les synagogues, la Tradition fixa certaines règles. Au Temple, la Birkat kohanim fut dite d’un seul trait, sans aucune coupure ; le Tétragramme sacré y était prononcé intégralement, et les prêtres, en bénissant, levaient les mains jusqu’au visage. En dehors du Temple, par contre, les trois parties de la formule biblique furent marquées par des césures ; au Tétragramme sacré fut substituée la paraphrase habituelle Adonaï (Seigneur), et les prêtres ne levèrent les mains que jusqu’aux épaules (cf. Tamid, VII, 2 ; Sotah, VII, 6).

Il ne semble d’ailleurs pas qu’anciennement il y ait eu un rapport particulier entre la Birkat kohanim et la Tefillah. Cependant, dans la Mishna (Berakhot, V, 4), la place de cette bénédiction est déjà à l’intérieur de la Tefillah répétée par l’officiant. Après la destruction du Temple, certains usages qui y avaient entouré la Birkat kohanim furent introduits dans la liturgie synagogale. Ainsi oblige-t-on les prêtres à déposer leurs sandales avant la bénédiction et à se laver les mains. Debout devant l’arche, la face tournée vers le peuple, les prêtres élèvent donc les mains et écartent les doigts d’une manière particulière. Dès l’époque des Tannaïtes, beaucoup de croyances plus ou moins superstitieuses se rattachent à la Birkat kohanim. Déjà R. Aqiba fait remarquer qu’il n’est pas permis de regarder les prêtres lorsque ceux-ci donnent la bénédiction, etc.

Pour mettre mieux en relief les différentes étapes de l’évolution progressive des prières et cérémonies qui, au fur et à mesure, se sont ajoutées à la Birkat kohanim, nous commencerons par la description du rite actuel et étudierons dans la suite les détails historiques.

Au début de la dix-septième eulogie, appelée par la Tradition עבודה (‘Avodah), (évocation liturgique) du culte (au Temple), les Aaronides quittent leurs places, se déchaussent et s’avancent vers la piscine où ils se lavent les mains ; c’est aux descendants de la tribu de Lévi de leur verser alors l’eau.

Entre temps, l’officiant ayant dit comme d’habitude רצה ה’ אלהינו (retséh Adonaï Elohéinû), « Qu’il te plaise, Seigneur, notre Dieu », intercale une prière particulière, qui est reprise ensuite par l’assistance. Voici le texte de cette prière :

Que soit agréable devant Toi notre prière comme l’holocauste et l’offrande. Ô (Dieu) miséricordieux, dans ta grande miséricorde, fais revenir ta Shekhinah (personnification de la gloire divine) à Sion, ta ville, et rétablis l’ordre de service (du Temple) à Jérusalem. (Daigne) faire voir à nos yeux ton retour miséricordieux à Sion, afin que nous t’y servions avec crainte comme aux jours anciens et dans les années (d’un passé) lointain. Sois béni, Seigneur, Toi que seul nous voulons servir avec crainte !

Après la récitation du מודים אנחנו לך (modim anahnû lakh), « nous te rendons grâce… » et des prières qui s’y rattachent immédiatement, l’officiant prononce la formule suivante :

Notre Dieu et Dieu de nos pères ! Bénis-nous avec la bénédiction tripartite prescrite dans la Torah, consignée (par écrit) par Moïse, ton serviteur, et prononcée par Aaron et ses descendants, les prêtres, ton peuple saint, comme il est écrit…

Pendant que l’officiant s’écrie à haute voix : כהנים (kohanim), « prêtres », les Aaronides qui se sont placés sur la tribune דוכן – khan) devant l’arche sainte, récitent la bénédiction que voici :

Sois béni, Seigneur, notre Dieu, Roi de l’univers, qui nous as sanctifiés avec la sainteté d’Aaron et nous as commandé de bénir ton peuple Israël avec amour !

À ce moment, l’officiant chante l’une après l’autre les paroles de la Birkat kohanim dans Nombr. 6, 24-26, et les Aaronides, la face tournée vers les fidèles, les mains levées à hauteur de la tête et enveloppés du Tallit (châle de prière) répètent cette formule mot à mot. Pendant le chant des différentes parties de la Birkat kohanim, les fidèles récitent des versets bibliques qui, le plus souvent, s’y rattachent d’une manière ou d’une autre.

O(fficiant) et K(ohanim) : יברכך (yevarekhekha), « Que te bénisse ».
F(idèles) : Que le Seigneur te bénisse de Sion, (lui) qui a fait le ciel et la terre ! (Ps. 134, 3).

O. et K. : ‘ה (Adonaï), « Le Seigneur ».
F. : Seigneur, notre Dieu, combien est glorieux ton Nom par toute la terre ! (ib. 16, 8).

O. et K. : וישמרך (weyishmerekha), « et qu’il te protège »
F.: Protège-moi, ô Dieu, car j’ai confiance en Toi ! » (ib. 16, 8).

Pendant que les Kohanim chantent : וישמרך (weyishmerekha), ceux parmi les fidèles qui ont fait un rêve qui les inquiète, récitent la prière que voici :

רבונו של עולם (Ribbono shel ‘olam) – Maître de l’Univers, je t’appartiens et mes rêves t’appartiennent. J’ai fait un rêve et je ne sais pas ce qu’il (signifie). Qu’il te plaise, Seigneur, mon Dieu et Dieu de mes pères, que tous mes rêves (soient) de bon (augure) pour moi et pour tout Israël, qu’il s’agisse de ce que je rêve concernant ma propre personne, de ce que je rêve d’autres ou de ce que d’autres rêvent de moi. Si ce sont de bons (rêves), donne qu’ils se réalisent et se concrétisent, afin que (l’objet de mon rêve) s’accomplisse pour moi et pour (tous) les autres comme les rêves de Joseph le juste. (Par contre), si (ces rêves sont mauvais) et ont besoin d’un remède (pour perdre leur mauvaise signification), guéris-les (comme tu as guéris) Ezéchias, le roi de Juda, de sa maladie ; comme Myriam, la prophétesse, de sa lèpre et Naaman (également) de sa lèpre. (Change la signification de ces rêves) comme tu as changé les eaux amères (en eau douce) par Moïse, notre Maître, et (les eaux) de Jéricho par Elisée. Et de même que tu as changé en bénédiction la malédiction de Balaam l’inique, ainsi change (donc en rêves de bon augure) tous mes rêves, en ma faveur et en faveur de tout Israël, et protège-moi, donne-moi ta grâce et sois-moi propice. Amen.

La bénédiction continue :

O. et K. : יאר (ya’er), « Que fasse luire ».
F.: Que Dieu nous soit favorable et qu’il nous bénisse ! qu’il fasse luire sur nous sa face, selah ! (Ps. 67, 2).

O. et K. : ‘ה (Adonaï), « le Seigneur ».
F. : Le Seigneur, le Seigneur, est un Dieu miséricordieux et (plein) de grâce, longanime, riche en bienveillance et fidélité. (Ex. 34, 6).

O. et K. : פניו (panaw), « sa face ».
F. : Tourne-toi vers moi et aie pitié de moi, car je suis abandonné et pauvre ! (Ps. 25, 16).

O. et K. : אליך (eleikha), « vers toi ! »
F. : Vers toi, Seigneur, j’élève mon âme (ib. 1).

O. et K. : ויחנך (wiyehûnekha), « et qu’il t’accorde sa grâce ».
F. : Comme les yeux des serviteurs (sont fixés) sur la main de leurs maîtres et les yeux de la servante sur les yeux de sa maîtresse, ainsi nos yeux (sont fixés) sur le Seigneur, notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous (ib.123, 2).

Ici, les fidèles disent le même רבונו של עולם (Ribbono shel ‘olam) qu’après la première partie de la Birkat kohanim. Ensuite on continue :

O. et K. : ישא (yisa’), « que tourne ».
F. : Il obtiendra la bénédiction du Seigneur, et la justice du Dieu de son salut (Ps. 24, 5). Tu trouveras faveur et (auras) vraie intelligence aux yeux de Dieu et des hommes (Prov. 3, 4).

O. et K. : ‘ה (Adonaï), « le Seigneur ».
F. : Seigneur, aie pitié de nous, c’est en Toi que nous mettons notre espérance. Sois leur bras le matin et notre salut au temps de l’affliction (Is. 33, 2).

O. et K. : פניו (panaw), « sa face ».
F. : Ne me cache pas ta face au jour de ma détresse. Incline vers moi ton oreille le jour que je t’invoque, hâte-toi de m’exaucer. (Ps. 102, 3).

O. et K. : אליך (aleikha), « vers toi ! »
F. : Vers toi, Seigneur, j’élève mes yeux, (vers Toi) qui sièges dans les cieux (ib. 33, 1).

O. et K. : וישם (weyasem), « et qu’il impose »
F : Et ils (les prêtres) mettront mon Nom sur les enfants d’Israël, et moi je les bénirai (Nombr. 6, 27).

O. et K. : לך (lekha), « à Toi ».
F : À Toi, Seigneur, la grandeur, la puissance, la magnificence, la splendeur, la gloire ; car tout au ciel et sur la terre t’appartient ; à toi, Seigneur, la royauté ; sur toute (chose) tu t’élèves comme souverain (I Chron., 29, 11).

O. et K. : שלום (Shalom), « paix ».
F. : Paix, paix, (à qui) est loin et à (qui est) près, dit le Seigneur et je les guérirai (Is. 57, 19).

Pendant que les Kohanim chantent le dernier mot : (Shalom), la prière suivante est chantée par les fidèles (censés dire également pour la troisième fois le Ribbono shel ‘olam mentionné plus haut) :

יהי רצון (yehi ratson) – Qu’il te plaise, Seigneur mon Dieu et Dieu de mes pères, d’agir à cause de la sainteté de ta grâce et de la grandeur de ta miséricorde, à cause de la pureté de ton Nom grand, puissant et redoutable, (composé) de vingt-deux caractères, (tel qu’il) figure dans les versets de la Birkat kohanim prononcée par la bouche d’Aaron et de ses fils, ton peuple saint ; afin que tu sois proche de moi lorsque je t’invoque et que tu écoutes toujours ma prière et ma supplication, comme tu as écouté la supplication de Jacob, (homme) sans reproche. Donne-moi, et à tous les membres de ma famille, nourriture et subsistance en abondance et non parcimonieusement, d’une manière et non par des voies défendues, en aise et non dans l’affliction, par ta main large, comme tu as donné un morceau de pain à manger et un vêtement à mettre à Jacob, notre père, appelé l’homme sans reproche. Fais que nous trouvions amour, grâce et bienveillance à tes yeux et aux yeux de (tous) ceux qui nous voient. Que mes paroles soient exaucées, (paroles que je formule) pour ton service, comme tu as fait (trouver) à Joseph, ton juste, à l’heure où son père lui mettait un long vêtement, grâce, bienveillance et miséricorde à tes yeux et aux yeux de tous ceux qui l’ont vu. Fais en ma faveur des miracles et des signes de bon augure. Fais-moi réussir dans mes voies et mets dans mon cœur de l’intelligence, (afin) de comprendre, de discerner et d’accomplir tous les enseignements de ta Torah (et de saisir ton enseignement (secret). Sauve-moi d’erreurs et purifie mes pensées et mon cœur pour ton service. Prolonge mes jours dans le bien(-être), (pour que je mène une existence) agréable, dans une abondance de force et de paix. Amen, selah !

Après que les Kohanim ont terminé la bénédiction, les fidèles disent :

אדיר במרום (adir bamarom) – (Dieu) puissant qui, avec puissance trônes dans les hauteurs : tu es (le Dieu de la) paix) et ton Nom (signifie) paix. Qu’il te plaise de nous donner, et à tout ton peuple, la maison d’Israël, vie et bénédiction, comme gage d’une paix durable.

Les Kohanim se retournent alors vers l’arche sainte et disent :

רבון העולם (Ribbon ha ‘olam) – Maître de l’Univers ! Nous venons d’accomplir ce que tu nous as ordonné : agis donc toi aussi avec nous selon ta promesse : jette un regard de ta sainte demeure au ciel (sur cette terre) et bénis ton peuple Israël et le pays que tu nous as donné, comme tu l’as juré à nos pères, un pays où coulent le lait et le miel.

Dans sa forme actuelle, la Birkat kohanim est évidemment le résultat d’une longue évolution. Assez ancienne semble être la coutume de faire énoncer la formule de bénédiction mot à mot par l’officiant. On considère cette manière de faire comme un commandement biblique (cf. Sifré, § 39. Le talmud connaît également déjà la bénédiction que les Aaronides récitent avant la cérémonie, de même qu’on y mentionne deux prières qui doivent être récitées pat les Kohanim en particulier, l’une au moment où ils quittent leurs places, l’autre après la bénédiction.

Etant donné que le rôle des fidèles dans cette cérémonie était plutôt passif, il s’agissait de les occuper, ce qui fut fait par l’introduction de versets bibliques après chaque mot de la formule de bénédiction. Mais déjà du temps des maîtres du Talmud, cette règle ne fut pas approuvée par tout le monde. Certains docteurs trouvaient à juste titre que, par cette récitation, l’attention des fidèles est détournée de l’action sacrée (cf. Sotah, 39b). Depuis lors, les liturgistes ne cessent de répéter qu’il est inadmissible de réciter les versets en question pendant que les Kohanim prononcent les paroles de bénédiction. Il faut les dire uniquement pendant le chant de l’officiant ; sinon, mieux vaut les omettre.

Dans Berakhot 55b, on recommande à celui qui a fait un mauvais rêve de dire une prière particulière au moment de la Birkat Kohanim afin que ce rêve devienne de bon augure. Cette pratique superstitieuse s’est imposée à tel point qu’une telle prière s’est insérée dans le cadre même de la Birkat Kohanim où, nous venons de nous en rendre compte, elle figure toujours. On ne se contente d’ailleurs pas de la réciter une seule fois ; c’est après chaque partie de la formule de bénédiction qu’elle doit être reprise.

Le יהי רצון (yehi ratson) qui termine la bénédiction provient du Siddûr cabbalistique שערי ציון (Sha’aarei Tsiyyon) ; cf. plus haut, p. 121 [référence à la brochure dactylographiée, pro manuscripto]. C’est une spéculation sur les vingt-deux caractères des noms divins qui, selon la tradition cabbalistique, figurent dans la Birkat Kohanim.

Cette pléthore de formules a fini par priver la Birkat Kohanim de son caractère primitif. Sous l’influence des cabbalistes et de leur doctrine des כונות (kawwanot), « intentions », les Kohanim prolongeaient de plus en plus le chant des différentes paroles, ce qui laissait évidemment libre jeu aux récitations extra-liturgiques de la part des fidèles.

Pour que les Kohanim puissent donner la bénédiction, il faut un מנין (minyan) ou quorum de dix hommes. Selon la coutume primitive, la bénédiction des prêtres avait lieu tous les jours et à toute répétition de Tefillah. Très tôt cependant, on a dû y mettre des restrictions. Dans les pays du Minhag ashkenaz, la Birkat Kohanim n’a lieu qu’à Mûssaf des jours de fête. Dans certaines communautés du Minhag sefarad, les Aaronides donnent la bénédiction tous les sabbats et fêtes. En Orient, s’est conservée la coutume de la bénédiction quotidienne et donc à Shaharit (prière du matin), coutume qui, en Israël, est aussi observée dans les synagogues du rite allemand.

Comme l’un des exemples les plus typiques de l’envahissement du Siddûr par les pratiques cabbalistiques, la Birkat Kohanim fut âprement combattue par les réformateurs de la liturgie synagogale au siècle dernier. Ainsi a-t-elle disparu de tous les rituels « réformés », et même beaucoup de communautés de tendance plutôt conservatrice se contentent de nos jours de faire prononcer par l’officiant les paroles du préambule : אלהינו וא’ אבותינו (Eloheinû weélohei avoteinû) « notre Dieu et Dieu de nos pères », ainsi que la formule biblique de bénédiction. Cette pratique correspond à l’usage observé dans les communautés où il n’y a pas d’Aaronides.

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